La moustache à Frida


Petite, mes parents et moi sommes allés en vacance à Cancun. Au retour, nous passâmes quelques jours à Mexico City. Pour une enfant de mon âge la ville n'avait rien d'attirant, mais je garde de superbes souvenirs de cette escale et un en particulier qui encore aujourd'hui me reste plus que les autres…

L'après midi était accablante de chaleur, la piscine de notre hôtel n'arrivait même plus à nous rafraichir et étrangement, il n'y avait aucune place à l'ombre autour de celle-ci.
Mes parents décidèrent alors de faire une expédition culturelle et une coccinelle verte nous déposa devant une jolie maison, dans une rue paisible et abritée du soleil… je me souviens du calme et de la fraicheur… c'était délicieux.

Ma mère était particulièrement excitée cet après-midi là. Elle parlait de féminisme et de révolution, d'amour et souffrance… apparemment elle connaissait bien le sujet de la visite.
Elle m'expliqua que nous allions visiter la maison d'une artiste peintre, morte il y a longtemps, une grande dame, belle et colorée et qui a beaucoup souffert. A cette annonce j'émis une réticence et proposa de les attendre dehors mais évidement, je n'eu pas gain de cause.
L'idée de visiter la maison d'une morte me terrifiait!

Les bribes de la visite sont encore intenses parce que la maison semblait encore habitée par sa défunte occupante. Rien de triste dans cette habitation céleste, loin de là.

Je me souviens du jardin, avec des palmiers, des petits coins ombragés, des murs bleus.
Mais ce qui me marqua le plus fut l'intérieur de la demeure. Je revoie sa cuisine, sa chambre, son atelier et son fauteuil roulant. L'émotion m'envahie. Malgré mon jeune âge, je fus saisie d'une émotion profonde et nouvelle que je n'arrivais pas à expliquer.

Les peintures encadrées aux murs représentaient souvent une femme avec de longs cheveux noirs et une moustache, dans des situations terriblement tristes ou effrayantes. Lorsque ma mère me dit qu'il s'agissait de la maitresse de maison, de Frida elle-même, j'eu un nouveau chamboulement interne. Tiraillée entre fascination et horreur j'optais alors pour le premier sentiment. Cette femme était vraiment hors du commun.

J'eu du mal à quitter la maison, j'avais envie de me remplir de couleurs, de rechercher le restes des odeurs de jadis, de guigner pour voir si je trouverai d'autres détails magiques sur la vie de cette fée grandiose.
Je quittai les lieux à contre cœur mais avec une carte postale qui représentait la belle.

De retour en France, je mis la carte sur ma table de nuit, comme une icône religieuse, et souvent je repensais à la visite de la maison, à ces peintures, j'eu même un livre sur ces œuvres le Noel qui suivit.

Un soir, remplis d'amour et d'admiration pour ma martyre exotique et sublime, je ne sais pas ce qui m'a pris, je suis allée dans la salle de bain et me suis emparée du rasoir Bic de mon père et de sa mousse. Quelques temps auparavant j'avais eu une grande conversation avec mes copines d'école sur la pousse des poils. Il paraissait que si on les rasait avec un rasoir, ils repoussaient plus vite et plus touffus (certaines en avait fait l'expérience sous leurs bras ou autres lieux désespérément imberbes).
Je commençai alors à raser le duvet que j'avais sous le nez avec détermination. J'avais un peu du mal parce que je ne savais pas dans quel sens agir mais je persistais. Le résultat ne fut pas très changeant mais je savais qu'il fallait que j'attende la repousse pour ressembler alors à ma Sainte Frida.
Je me couchai soulagée et heureuse, comme si j'allais dorénavant appartenir à une élite.

Le réveil fut moins glorieux. Je n'eu pas besoin d'aller me regarder dans le miroir pour savoir ce qui s'était passé… Je pouvais le sentir. Le dessus de ma bouche me brulait terriblement. Mon reflet confirma ma crainte. J'avais bien une sorte de moustache, mais pas du tout celle que j'attendais… J'avais fait une réaction à la mousse à raser apparemment, c'était l'horreur! Mes parents affolés m'accablèrent de questions auxquelles je du me résoudre à répondre la vérité… C'est alors qu'après un silence d'étonnement, leurs rires remplirent la salle de bains. Et ce ne fut rien comparé à ceux de mes camarades de classe…

Contrairement à celle de Frida, ma moustache ne fut qu'épidermique et fort heureusement ne dura que quelques (longs) jours.
Je rangea alors la carte postale dans un tiroir, trop honteuse d'affronter chaque soir qui suivit l'incident le regard de celle qui m'inspira.